Quitter un réseau social sans abandonner ses contacts, choisir son filtre antispam comme son application météo, publier sans dépendre d’un seul propriétaire : voilà la promesse du Web social ouvert. Derrière Mastodon et Bluesky, deux protocoles lui donnent des formes différentes. ActivityPub organise une fédération de communautés ; AT Protocol cherche à dissocier identité, hébergement et services. À l’horizon de septembre 2026, leur enjeu commun dépasse la course aux inscriptions : rendre le départ possible, sans transformer chaque utilisateur en administrateur système.
Pour distinguer faits établis et perspectives, cette comparaison s’appuie notamment sur les architectures documentées et les ouvertures intervenues jusqu’en 2024. Les évolutions envisagées pour septembre 2026 sont présentées comme des scénarios, pas comme des fonctionnalités déjà acquises.
Deux architectures, deux façons d’habiter le réseau
Standardisé par le W3C en 2018, ActivityPub permet à des serveurs de s’échanger publications, abonnements et interactions. Mastodon en est l’incarnation la plus connue, mais le protocole relie aussi des logiciels comme PeerTube ou Pixelfed. C’est le principe du fédivers : des services distincts peuvent communiquer, sans appartenir à la même entreprise. Leur compatibilité effective dépend néanmoins des fonctions que chacun implémente.
Sur Mastodon, on choisit une instance, autrement dit un serveur géré par une association, une entreprise ou un particulier. L’adresse ressemble à celle d’un courriel : un nom, puis un domaine. Ce choix détermine l’hébergement, les règles locales et une partie de l’expérience. Le serveur n’est donc pas un simple entrepôt : il constitue aussi un voisinage, avec ses responsables et ses décisions collectives.
AT Protocol, sur lequel repose Bluesky, découpe autrement le problème. Un serveur de données personnelles, ou PDS, héberge les données publiques du compte ; des relais collectent les mises à jour ; des services construisent ensuite une vue utilisable du réseau. L’identité repose sur un identifiant persistant, le DID, distinct du pseudonyme visible. Bluesky a ouvert son application sans invitation en février 2024, puis la fédération permettant l’hébergement de PDS indépendants.
La différence est structurante : ActivityPub fait dialoguer des communautés qui proposent chacune un service relativement complet. AT Protocol cherche davantage à rendre interchangeables les couches d’un même espace social. Dans les deux cas, cependant, un protocole ouvert ne garantit ni une concurrence abondante ni une répartition équilibrée du pouvoir.
Partir avec son compte : que met-on dans les cartons ?
Imaginons Léa, photographe, qui souhaite quitter son hébergeur. Sur Mastodon, elle peut créer un compte ailleurs et utiliser le mécanisme de migration pour rediriger l’ancien profil et transférer ses abonnés, sous réserve du support par les logiciels concernés. Ses abonnements peuvent être exportés puis réimportés. C’est un avantage concret face à un réseau fermé où partir signifie souvent reconstruire entièrement son public.
Mais le déménagement reste incomplet. Dans le fonctionnement de Mastodon documenté jusqu’en 2024, l’historique des publications ne rejoint pas automatiquement le nouveau compte. Une archive permet de récupérer des données, pas de reconstituer à l’identique une présence ailleurs. Les anciennes publications restent liées à leur serveur d’origine. Si celui-ci disparaît brutalement, la migration devient plus problématique : mieux vaut partir avant la fermeture que découvrir celle-ci après coup.
AT Protocol vise une continuité plus poussée. Puisque l’identité n’est pas attachée au domaine d’hébergement, changer de PDS peut préserver le même DID. Le dépôt du compte rassemble notamment les publications et les relations d’abonnement ; les médias nécessitent également leur transfert. Les abonnés n’ont donc pas, en principe, à suivre une nouvelle identité. C’est une autre ambition : déplacer le compte plutôt que signaler son remplacement.
Attention toutefois à distinguer capacité architecturale et facilité réelle. Une migration suppose des outils fiables, l’accès aux mécanismes d’identité et un hébergeur d’accueil. Dans l’architecture initiale de Bluesky, le recours courant à la méthode did:plc introduit aussi une dépendance envers un annuaire d’identité partagé. Pour septembre 2026, le test décisif serait une migration compréhensible, vérifiable et accessible sans terminal informatique.
Modérer : des frontières locales ou des filtres superposés
Sur Mastodon, les équipes locales peuvent supprimer des contenus hébergés chez elles, suspendre des comptes ou limiter les relations avec d’autres instances. La défédération consiste à couper ces relations. Elle peut protéger une communauté contre un serveur qui tolère le harcèlement, mais aussi interrompre des échanges entre personnes qui n’ont rien demandé. La souveraineté locale a donc un prix : les frontières sont parfois mouvantes.
Pour Léa, la bonne question n’est pas seulement « quelles publications sont interdites ? », mais « qui tranche, avec quels moyens et quel recours ? ». Une petite instance peut offrir une écoute attentive tout en reposant sur quelques bénévoles épuisés. ActivityPub distribue les responsabilités ; il ne crée ni budgets de modération ni garanties communes de procédure.
Bluesky explore une modération dite composable. Des services d’étiquetage peuvent qualifier des contenus ou des comptes ; l’application choisit comment présenter ces informations, selon ses règles et certains réglages de l’utilisateur. Les listes de blocage ajoutent un outil collectif. L’idée est de permettre plusieurs sensibilités de modération sur un même réseau, plutôt que d’imposer à chacun de déménager pour changer d’environnement.
Cette liberté n’est pas absolue. Un hébergeur peut retirer un contenu, un relais refuser de le transporter et une application ne pas l’afficher. Le service Bluesky conserve ses propres règles, que l’abonnement à d’autres étiqueteurs n’efface pas. La décentralisation multiplie les points de décision ; elle ne supprime pas le besoin d’arbitres. Il faut pouvoir identifier leur périmètre et contester leurs erreurs.
Contrôler ses données ne signifie pas les rendre privées
Choisir son hébergeur donne une prise sur le stockage initial, mais une publication publique circule. Avec ActivityPub, elle peut être copiée sur les serveurs des destinataires. Une demande de suppression peut être propagée, sans garantir l’effacement de chaque copie ni des captures d’écran. Les niveaux de visibilité de Mastodon ne constituent pas non plus un chiffrement de bout en bout.
AT Protocol privilégie, pour les publications publiques de Bluesky, un réseau de données réutilisables. Cette ouverture permet de bâtir des moteurs de recherche, des fils personnalisés et d’autres applications. Elle facilite aussi la collecte massive. Héberger son PDS ne signifie donc pas contrôler tous les usages ultérieurs : l’ouverture qui favorise la concurrence facilite également l’extraction des données.
Il faut séparer trois questions : où mes données sont-elles hébergées, qui peut y accéder et qui décide de leur visibilité ? Un fil chronologique ou un générateur de recommandations alternatif répond surtout à la troisième. C’est une liberté éditoriale appréciable, pas une garantie de confidentialité.
Le pouvoir suit aussi les moyens
Mastodon disperse l’autorité entre serveurs, au risque de services inégaux. AT Protocol veut faciliter le changement de prestataire, mais ses couches d’agrégation et de recherche peuvent favoriser les acteurs capables d’en financer l’infrastructure. Dans les deux modèles, il faut regarder au-delà du code : qui finance, qui administre et quelles solutions de repli fonctionnent réellement ?
Et maintenant ? À l’horizon de septembre 2026, le progrès le plus important serait moins spectaculaire qu’une envolée d’audience : des migrations simples, des recours lisibles et plusieurs prestataires viables. ActivityPub et AT Protocol proposent deux chemins vers un Web social moins captif. Leur réussite se mesurerait à une liberté très concrète : pouvoir refuser les décisions d’un service sans perdre toute sa vie sociale.


